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Irénée de Lyon

La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant, mais la vie de l'homme, c'est la vision de Dieu
Saint Irénée
Contre les hérésies - IV 20,7

Nous ne savons pas grand chose de la vie du premier grand théologien de l’Eglise chrétienne. Irenaeus Lugudunensis (en latin) ou Eirênaios Smyrnaios « le pacifique de Smyrne » (en grec) fut le deuxième évêque de Lyon entre 177 et 202.

Un fragment de lettre conservé par Eusèbe de Césarée (~265-339) et relaté dans son Histoire Ecclésiastique évoque ses années d’enfance durant lesquelles à Smyrne (aujourd’hui Izmir en Turquie) il était le fervent auditeur du vieil évêque Polycarpe. Saint Polycarpe était lui-même un familier de l’apôtre Jean. C’est ainsi qu’Irénée a pu très tôt percevoir un écho direct des paroles de ceux qui avaient été des témoins oculaires de la vie du Christ.

Nous ne savons ni quand ni dans quelles circonstances il quitta l’Asie Mineure pour la Gaule, mais il est plus que probable qu’il ait été missionné par Polycarpe. A cette époque, le christianisme se développe en réseau grâce aux voies romaines et utilise le plus souvent les voies commerciales comme canaux d’évangélisation. Lugdunum est alors une grande ville commerciale. En tant que capitale de la Gaule, elle tisse des liens forts avec Rome et c’est tout naturellement que dès 150, s’y développe la première communauté chrétienne de Gaule sous l’impulsion de son premier évêque, Pothin.

En 177, cependant, les chrétiens de la ville doivent faire face à une persécution sanglante. Tout semble indiquer qu’Irénée, simple « presbytre de la communauté de Lyon » se trouvait alors à Rome. La jeune communauté ayant été décimée et Saint Pothin étant mort en prison, Irénée est recommandé au pape Eleuthère (174-189) et lui succède. Une émouvante lettre, adressée par « les Eglises de Vienne et de Lyon aux Eglises d’Asie et de Phrygie » et qui relate le martyre des chrétiens lyonnais nous est parvenue encore une fois grâce à Eusèbe de Césarée. Et on pense aujourd’hui qu’elle fut rédigée par Irénée lui-même.

La date et les circonstances de sa mort ne sont pas connues. Le fait est qu’Eusèbe de Césarée n’en parle pas et ce n’est que par des témoignages tardifs de St Jérôme et de Grégoire de Tours au Vème et VIème siècles qu’on lui attribue le titre de martyr. On raconte alors qu’il serait mort avec 19 000 autres chrétiens lors d’une persécution sous Septime-Sévère, faisant couler un « tourbillon de sang » (« gurgès sanguinis ») depuis la colline de Fourvière jusqu’au fleuve.  De cet événement, nous sont restés les noms de « Gourguillon » pour la montée de Fourvière et de « Sagona » (« sanglante ») pour la Saône !

C’est notamment par ses écrits qui le feront entrer dans la postérité que nous pouvons mieux appréhender aujourd’hui la personnalité d’Irénée. Seuls deux de ses ouvrages nous sont parvenus : « Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur » qui depuis l’Antiquité est plus connu sous le nom de « Contre les hérésies », publié dans la collection des « Sources Chrétiennes » en dix volumes de 1965 à 1982, et « Démonstration de la prédication apostolique » dont une version en arménien fut découverte en 1904 à Erevan et que l’on considère comme l’un des premiers catéchismes.

« Contre les hérésies » est un traité contre Valentin et les gnostiques. Le terme « gnose » vient du grec « gnosis » qui signifie « connaissance ». Ce terme était d’ailleurs couramment utilisé par les premiers auteurs chrétiens pour désigner la connaissance profonde des mystères de la foi. Mais Irénée dénonce ici sa caricature : « la gnose au nom menteur ».

Cette gnose là prétend qu’il ne suffit pas simplement d’avoir la foi pour obtenir le salut. Seuls les « élus », qui possèdent la « connaissance » peuvent y prétendre. Cette « science » est le fruit d’une tradition secrète transmise par les apôtres, et n’est ouverte qu’à une poignée d’« initiés ». A travers des rites initiatiques, le gnostique prend conscience qu’il possède en lui une étincelle divine venue du Plérôme et tombée dans la matière. Pour retrouver sa condition divine, il doit se « libérer » de la chair, car selon lui, la Création est mauvaise par nature. Elle est le fruit du Démiurge, qu’on prend pour Dieu, mais qui n’est pas le véritable Père.

Pour dévoiler le vrai visage de la gnose et saisir la vraie pensée de ses adversaires Irénée va se procurer leurs écrits secrets. Il va commencer par exposer de manière détaillée leur système, si bien que même les découvertes modernes (notamment celle de la bibliothèque gnostique de Nag Hammadi) ont confirmé la minutie de ses renseignements.

Irénée dénonce leurs arrangements des Ecritures et leur élitisme contraire au message évangélique. Le salut a été donné, il est universel. Et la vraie gnose n’est pas intellectuelle, seul l’adhésion au Christ sauve, quelles que soient nos facultés.

Après avoir mis en lumière l’inconsistance de la doctrine gnostique, Irénée leur oppose la « tradition » de l’Eglise, cette « transmission » depuis les apôtres de la vérité du Christ. Il insiste sur l’unité de la foi de l’Eglise, qui n’est pas seulement une identité ou une doctrine mais un lien véritable qui permet de « toucher le Verbe de vie » (I Jean I, 1). Ainsi, depuis l’Asie mineure, terre des premières églises, l’évêque de Lyon à gardé précieusement le double héritage des apôtres Paul et Jean, et en recueillant précieusement les enseignements de son maître Polycarpe, s’est efforcé de perpétuer la chaîne qu’on lui avait transmise.

En théologien de l’unité, il rappelle que l’Ecriture est un tout que l’on ne peut diviser. Ainsi, à la tentation de se passer de l’Ancien Testament, Irénée synthétise de manière lumineuse l’accord profond des deux Testaments qui révèlent le plan de Dieu pour le salut des hommes. Irénée décrit la merveille de la pédagogie de Dieu qui accompagne sa créature dans sa lente et douloureuse croissance jusqu’à l’instant où, accédant à la vision de Dieu face à face, elle soit enfin pleinement et définitivement à l’image et à la ressemblance de son Créateur. Là réside l’intuition géniale d’Irénée lorsqu’il dresse le portrait de l’histoire humaine comme la réalisation du dessein d’amour de Dieu qui se récapitule dans la personne du Christ. Dieu n’a créé l’homme que pour se donner à lui. Un don « qui résume et dépasse tout don, l’Esprit divin lui même qui, en se faisant l’âme de notre âme et la vie de notre vie, nous configure au Fils et nous élève à une éternelle communion de vie avec le Père » (Contre les hérésies, Introduction d’Adelin Rousseau).

En grand défenseur du lien apostolique de la foi chrétienne, St Irénée a combattu à l’époque sa déviance la plus redoutable. Le terme d’« hérésie »  a beau avoir une tout autre consonance pour nos oreilles modernes, le message de l’évêque de Lyon n’en est pas moins terriblement actuel tant la trop grande méconnaissance du message des Evangiles permet aujourd’hui à tout type de déviance de se développer dans nos sociétés occidentales.

Alors, en cette année 2020, placée sous le signe de Saint Irénée par le Diocèse de Lyon, il est urgent de relire le message évangélique à la lumière de ce grand théologien.

Contre la vision dualiste de l’Homme où s’opposent le corps et l’esprit, il est nécessaire d’insister sur la réalité de l’Incarnation du Christ, véritable homme et véritable Dieu. A l’heure du transhumanisme et des lois bioéthiques, il est nécessaire de se rappeler que l’homme n’est pas qu’un simple corps, mais bien l’union entre la chair et l’esprit. Contre ceux qui méprise la nature, il est nécessaire de leur opposer la sainteté originelle de la Création. Enfin, face au pessimisme et au marasme ambiant, il est nécessaire de porter un regard optimiste sur l’existence humaine car, comme Irénée nous le rappelle, nous sommes appelés à grandir chaque jour dans l’accoutumance de Dieu dans une communion toujours plus libre et consciente puisque le Verbe de Dieu « a habité dans l’homme et s’est fait Fils de l’homme pour accoutumer l’homme à saisir Dieu et accoutumer Dieu à habiter dans l’homme, selon le bon plaisir du Père. » (Contre les hérésies, III 20,2).