Non. La réponse est non. Il ne faut pas. Pas pour une question de survie ou d’urgence médicale, en tout cas. Quoique la psychiatrie fait partie des urgences médicales. La télévision n’a rien de mauvais en soi, c’est juste qu’elle peut abrutir !

C’est un outil merveilleux dont auraient rêvé les grands de ce monde qui ont traversé les siècles. Tout comme le téléphone, l’ordinateur, les jeux vidéos, la télévision n’est pas mauvaise, mais l’usage que l’on en fait peut l’être. D’autant qu’il n’existe pas une seule télévision parmi les nombreuses (infinies) chaînes aujourd’hui existantes, mais des télévisions. À notre époque, Cyril Hanouna ne fait pas la même télévision que François Busnel qui ne fait pas la même télévision que Pascal Praud qui ne fait pas la même télévision que Jean-François Zygel, etc. Il est vrai que les sondages révèlent une forte fréquentation des programmes de divertissement où l’on enseigne peu de choses, les longueurs des publicités en sont d’ailleurs une preuve alarmante. D’un autre côté, le service public permet d’apprécier un programme sans coupure publicitaire grâce à la contribution annuelle ! Mais aujourd’hui, ne pas avoir de télévision au foyer est devenu une anomalie, un phénomène étrange, les gens en viennent à demander ce que, du coup, le concerné fait de ses moments libres. C’est alors peut-être ici que le problème doit être pointé. Utiliser un objet technologique pour élever son esprit, gagner en connaissances, se divertir et se renseigner sur les mouvements du monde, le tout à temps choisi et organisé représente, il me semble, un usage sain et profitable de la télévision. Mais les besoins ne sont pas les mêmes chez tous. Et l’ennui non plus. Pour beaucoup de gens, la télévision est un être qui occupe l’espace habitable autant que n’importe quel autre être humain des environs. La télévision s’est insérée dans les familles, parfois en plusieurs exemplaires, et pour honorer Saint-Exupéry, ils regardent à présent tous dans la même direction, mais savent-ils encore à quoi ressemblent ceux qui les imitent ? Les programmes choisis avec une explication cohérente ne présentent aucun danger pour le regardeur, quel que soit le programme et sa nature. Mais celui qui regarde parce que sinon, il s’ennuie, parce que sinon, il va louper son programme, parce que sinon, il ne sait pas ce qui va arriver à Stephen et Kimberly, celui qui regarde pour se rassurer dans son malheur moindre par rapport à ceux du petit écran, celui qui regarde et gobe, victime du montage manipulateur et terrorisant, celui-là trouvera peut-être un jour tout le loisir, tout le divertissement de repenser ses visionnages et de savoir ce qu’il est simplement en train de faire.

Aujourd’hui, la télévision existe aussi sans les chaînes, grâce à Internet et aux nouvelles plateformes de diffusion. Ainsi, les programmes sont choisis, ciblés, et presque assumés. Certes, sur les chaînes aussi, mais la télévision a ce défaut d’émission, c’est qu’elle ne prévient pas de ce qui arrive. Le consommateur au cinéma, s’il a oublié d’être crétin, sait exactement ce qu’il va voir, car il s’est renseigné sur le film, a vu la bande-annonce, les critiques… Mais celui qui veut regarder son film tranquillement le dimanche soir se retrouve propulsé au milieu des pandas qui dansent avec des boissons sucrées, des femmes battues qu’on se sent coupables de ne pas sauver dans l’instant, du crédit tellement intéressant, d’autant qu’il y a la terrasse à refaire, alors qu’il voulait simplement savoir qui était finalement celui qui avait volé le manuscrit…Aussi une télévision connectée mais non reliée permet aujourd’hui de mieux cibler ses programmes, mais surtout de moins subir. Faut-il arrêter ? Non. Il ne faut rien. Tant que l’usage est assumé, la télévision peut nourrir les cerveaux, les intelligences, les talents, les créativités. Elle permet aussi de savoir ce qui se passe à l’autre bout du monde. Elle offre des rencontres littéraires, musicales, artistiques… C’est une planète à découvrir où la populace s’amasse dans les grandes villes.  

La télévision est sûrement l’une des créations les plus géniales de l’Homme. Depuis la découverte des propriétés de l’électromagnétisme à la fin du XIXème siècle, combien d’ingénieurs et de savants se sont succédé pour rendre possible une telle innovation ? Un moyen technique fantastique qui nous permet au quotidien de diffuser et de regarder des images vivantes au moyen des ondes. Une innovation qui n’a cessé de progresser si bien qu’elle nous a fait rentrer dans l’ère de l’audiovisuel et a ouvert dans chaque foyer une porte sur le monde… On peut visiter depuis notre salon des contrées éloignées que les explorateurs du passé ont mis des décennies à découvrir, partager des connaissances que les savants ont mis des siècles à compiler, s’ouvrir à des cultures jusque-là inaccessibles, s’informer comme jamais aucun homme n’a jusqu’à maintenant pu s’informer. La télévision est aussi le symbole pertinent de l’émancipation de l’Homme de sa condition ouvrière. Elle a participé activement à la massification du loisir et du divertissement, développant la fiction comme pour permettre à l’Homme d’échapper à sa réalité monotone, élargissant le champ des émotions pour égayer son existence…

Sommes-nous donc devenus cyniques au point d’oublier le magnifique potentiel d’un tel outil à la portée universelle ? Comment en est-on arrivé à se demander s’il faudrait se passer d’un tel miracle ? Enfin, qu’est-ce qui pourrait justifier un tel choix ?

Avant l’arrivée d’internet à la fin des années 90, la télévision a contribué à façonner l’identité de générations entières. Cela est particulièrement vrai pour la génération Y qui a littéralement grandi avec. Films cultes, séries d’animation japonaises et dessins animés, sitcom US, clips vidéos de musique, publicités télévisées… ont contribué à propager une forme de culture de masse. Dans le style vestimentaire, l’évolution linguistique ou encore dans les habitudes alimentaires, la culture télévisuelle a ainsi bouleversé nombre d’attitudes et de comportements sociaux. Nonobstant sa qualité, son inclusivité a permis l’accès à la culture à tous, devenant « culture populaire » ou « pop culture ». Une évolution majeure qui a changé à jamais la place de la culture dans la société là où jusqu’à maintenant elle était réservée à une élite.

Au fil du temps cependant, ce qui était le vecteur d’une culture engagée, d’un divertissement intelligent, et d’une production d’œuvres fédératrices est devenu normatif. Victime de la logique économique et envahie par les médias de masse , la télévision contribue désormais à l’uniformisation de la pensée. Ferment du « mainstream », elle est l’arme ultime aux mains de ceux qui souhaitent manipuler les masses.

Si l’on peut donc dire que la télévision est autant promesse de liberté que risque d’aliénation, ouverture au savoir que conditionnement cérébral, invitation au voyage qu’isolement social, c’est qu’elle n’est finalement qu’un outil. Et comme tout outil, c’est la manière dont nous avons de l’utiliser qui détermine sa portée.

Sur ce constat, il serait tentant d’adopter une posture radicale pour s’épargner l’effort du discernement d’autant que la donne à changer depuis l’adoption massive d’internet, du replay et de la VOD. C’est oublier que la télévision n’est que le simple reflet de l’évolution de nos sociétés. Force est donc de constater que nous avons aujourd’hui la télévision que nous méritons…