Les Indiens pirahãs vivent dans une partie reculée du Brésil. Ils sont peu nombreux mais contrairement aux civilisations de type tribus avec une langue qui leur est propre, leur population augmente petit à petit, notamment grâce aux nouveaux médicaments. Ce peuple, que Daniel L. Everett décrit dans son livre comme « le peuple pacifique par excellence », refuse les progrès technologiques et ne vit que de ce qu’il sait, ne refusant néanmoins aucune curiosité sans pour autant s’adapter docilement à l’Occident. Ce qu’ils fabriquent est la plupart du temps à usage éphémère et bien évidemment de nature biologique. Même si parfois il leur serait plus pratique de construire par exemple des paniers plus robustes pour le transport de marchandises, ils répondent simplement que les Pirahãs ne font pas ça. Chez eux, les rites n’existent pas. Seulement quelques traditions dénuées de mysticisme. Leur manière de communiquer est fondée sur à peine onze ou douze phonèmes (là où l’anglais, par exemple, en compte environ quarante). On pourrait réagir à cela de manière vaniteuse et penser que c’est parce qu’ils sont limités, mais le fait est qu’ils n’ont pas besoin d’autres phonèmes pour parler, vu qu’ils vivent de choses simples, de peu de nuances et de peu d’encombrement, contrairement aux langues orientales et occidentales courantes. Il ne sert à rien, par exemple, au Pirahã de connaître le mot « milliard ». Même pas pour les étoiles. Il en aurait une vision tout aussi éloignée que s’il connaissait le mot infini ! Tout comme nous ! Ils évitent également l’embarras grâce à un langage choisi. Un exemple : ils apportent du poisson à un invité. Leur question sera alors : « Sais-tu comment manger ça ? », ce qui peut nous permettre de répondre « je ne sais pas comment manger ça » si on n’aime pas, par exemple, ou si on n’a pas faim et ils repartent simplement sans jugement. Les Pirahãs savent aussi ne pas dramatiser les événements. Ils rient de ce qui leur arrive, très facilement, même d’une journée de pêche peu productive, car ils connaissent leur capacité à se rattraper le lendemain. Ils consomment ce qu’il y a à manger. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Aussi ne sont-ils pas victimes d’abondance, ni de surpoids. Ils ont une excellente condition physique et peuvent porter des charges qu’on trouverait lourdes à deux. Ils jeûnent volontiers, imitant la nature et ses habitants, se mêlant totalement à elle, avec néanmoins l’intelligence du savoir, de la transmission et de l’affection. En plus de la solidarité des familles, il y a celle des villages, le tout vivant comme un seul être.

Ils ont le défaut et la bêtise en revanche de défendre les leurs en toutes circonstances, mais les hommes « civilisés » ne s’empêchent pas de faire de même malgré des milliers d’années de société ! Des tribus dans ce genre sont nombreuses et il est, je pense, à l’heure où nous cherchons les éventuelles origines du monde, important de connaître ce qu’est le monde. Sachant que ce n’est pas forcément l’un ou l’autre auquel il faut s’adonner !

La langue des Pirahãs, ou plutôt son étude par Everett a la particularité d’avoir décelé une faille dans la théorie de Noam Chomsky qui prétendait comme de nombreux autres linguistes que la récursivité ne pouvait pas être absente d’une langue. Mais le pirahã a démontré le contraire. Pas de récursivité dans sa langue. Pas de phrases prises dans d’autres phrases. Pas de « il dit que je mange ».Au-delà de la langue, qui ne peut s’étudier sans se fondre dans la culture qui lui est associée, les Pirahãs n’ont pas de religion, pas de cosmogonie, pas d’agriculture. Ils vivent de la nature. Sur Terre. Ils n’ont pas de spiritualité. Mais ils sont des exemples de la plupart des philosophies dans le genre « carpe diem ». C’est comme Everett les définit, le peuple du bonheur, le peuple du maintenant, le peuple qui a su se protéger de la civilisation et qui a une connaissance encyclopédique de son environnement. Qui peut prétendre aujourd’hui avoir une connaissance encyclopédique de sa société, de son entourage, de sa civilisation ? Ne parlons même pas de la nature !