Ce pour quoi nous sommes doués by V.K.

Si par « être doué » nous entendons avoir un don, un talent, posséder une facilité à accomplir quelque chose, alors est-ce que Hitler ou Staline étaient doués pour ce qu’ils faisaient ? Est-ce que le tueur en série qui découpe minutieusement ses victimes, le stratège militaire qui manœuvre habilement ses escadrons de la mort , le politicien mystificateur qui manie l’art de tromper les foules et le broker véreux qui manipule les marchés économiques sont-ils aussi « doués » ?

L’on voit bien dès lors que les qualités que l’on attribue à nos aptitudes entrent dans une logique de distinction morale. A la question proposée, on peut donc répondre dans un premier temps que cela dépend forcément de nos conceptions morales et par là, de la notion de scrupule.

Le « scrupulus », c’était ce petit caillou qui se logeait dans les sandales des légionnaires romains et qui gênait leur avancée. Or, force est de constater qu’aujourd’hui aucun scrupule ne vient entraver la capacité de produire tel ou telle réalisation grâce à un savoir-faire ou une habileté quelconque. C’est ce qu’on appelle un « art », du latin ars et du grec teknê ;  le fruit d’une « technique » dont le résultat est « artificiel », en opposition à ce que produit spontanément la nature et qui est naturel.

D’où vient donc le jugement moral que nous appliquons à nos réalisations ?

Peut-être cela vient-il de la conception utilitaire de nos activités. Le travail, par exemple, est à la fois le moyen de faire reconnaître une production comme émanant de nous, de donner un sens à notre existence, et d’épanouir nos facultés comme le pensaient Locke ou Nietzsche ; mais aussi le labeur qui nous donne les moyens de subsister et de créer de la richesse matérielle. Dans un cas, nous agissons par liberté, dans l’autre par devoir. Mais, si ces principes d’actions semblent s’opposer, c’est l’intérêt qui semble ordonner les actions.

A la question proposée, on peut ajouter que cela dépend aussi de notre intérêt.

Mais que l’on ne s’y trompe pas. Que l’intérêt soit personnel ou collectif, il est de fait assujetti à des règles morales qui le circonscrivent. Agir sans scrupules ou agir par devoir moral, c’est obéir à des règles morales.

Quelle que soit cette éthique, il devient dès lors évident que faire ce pour quoi nous sommes doués, produire un art ou travailler ne répondent qu’à un seul et même besoin : être heureux. Et à ceux qui pensent qu’être heureux c’est forcément faire ce pour quoi l’on est doué il est nécessaire de rappeler qu’agir par devoir ce n’est pas plus renoncer à la poursuite de ses intérêts que faire obstacle à sa liberté, comme nous l’apprend le mythe de Sisyphe.

Dans la mythologie grecque, ce dernier avait été condamné par les dieux à faire rouler pour l’éternité un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où il retombait à chaque fois sous son propre poids. On peut imaginer, comme Albert Camus, que de ce labeur absurde l’esclave peut en tirer sa plus grande gloire car « la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme » (Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe).