Comprendre les cycles économiques

Ceci est une discussion fictive avec l’économiste américaine Lyn Alden sur la base de ses travaux sur les cycles économiques.

VK 

Pour beaucoup de gens, l’économie est un sujet assez complexe…

LA

En réalité, l’économie fonctionne de manière assez mécanique. C’est une énorme machine faites de transactions. On en fait tous les jours lorsque l’on achète ou lorsque l’on vends quelque chose. Un marché, c’est tout simplement un ensemble d’acheteurs et de vendeurs qui s’accordent pour des biens, des services ou des produits financiers. Et l’ensemble des transactions dans l’ensemble des marchés, c’est ce qu’on appelle l’économie.

VK

Ces transactions ne se font pas seulement avec de l’argent il me semble.

LA

En effet, il y a la notion de crédit, qui est surement la plus importante et la moins comprise. Prêteurs et emprunteurs fonctionnent comme acheteurs et vendeurs. Lorsque les deux s’accordent cela crée une dette. Mais là où le crédit a toute son importance, c’est que ce que l’emprunteur dépense est une source de revenus pour un autre. Une hausse des revenus permet une hausse de la solvabilité, donc de la capacité d’emprunter. Ce qui permet ainsi d’augmenter à nouveau les revenus d’une autre personne et ainsi de suite…

VK

On a un cycle…

LA

Dans une transaction, ce que l’on vend dépend de ce que l’on produit. La productivité augmente de manière assez constante dans le temps alors que la notion de dette l’est beaucoup moins. Dans une économie sans crédit, si je veux augmenter mes dépenses, je dois augmenter mes revenus et donc augmenter ma productivité. Mes dépenses étant les revenus d’un autre, l’économie croît à mesure que la productivité augmente. Si on regarde à une échelle globale, on a une alors croissance constante.

VK

Oui. Alors qu’avec le crédit, on peut consommer beaucoup plus que ce que l’on produit et à l’inverse moins lorsque l’on paye ses dettes.

LA

C’est la raison pour laquelle il y a des cycles. C’est du à la nature humaine. Lorsque l’on veut dépenser plus que ce que l’on gagne, on crée un futur où l’on devra dépenser moins pour pouvoir payer ses dettes. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Tout dépend de son utilisation. Lorsque que vous achetez quelque chose comptant, la transaction s’effectue immédiatement. Lorsque vous achetez à crédit, vous créez un actif et un passif. L’actif est l’avantage économique futur pour le prêteur, le passif la charge de la dette pour l’emprunteur. Ce n’est pas la même chose de s’offrir une télévision dernier cri qui ne générera aucun revenu et investir dans l’achat d’une machine pour son entreprise.

VK

A court-terme cela permet donc de créer de la valeur et d’augmenter la croissance, mais à long-terme ?

LA

On a parlé de « cycle » précédemment. On peut en définir de deux types : des cycles court-terme de 5-10 ans et des cycles long-terme sur environ 80 ans. Ces cycles de dettes en fonction de la productivité constituent les principales forces qui pilotent l’économie. En phase d’expansion, les dépenses augmentent. Lorsque qu’elles augmentent plus vite que la capacité de production, les prix augmentent.

VK

C’est ce qu’on appelle l’Inflation.

LA

Les banques centrales ne souhaitant pas une trop forte inflation car cela cause de nombreux problèmes, notamment sociaux, elles augmentent les taux d’intérêts. Ce qui a pour effet de diminuer la capacité à emprunter. On dépense moins. Et vu que cela engendre moins de revenus etc… les prix diminuent.

VK

La déflation…

LA

L’activité économique ralentit. On entre dans ce qu’on appelle une phase de récession. Lorsque la récession devient trop importante et que l’inflation n’est plus un problème, la banque centrale rabaisse les taux d’intérêts. On entre dans une nouvelle phase d’expansion.

VK

Les cycles court-terme de la dette dépendent donc juste de la capacité d’emprunter. Et    cette capacité réside dans la volonté des banques centrales. Qu’est ce qui fait alors que la dette globale par rapport à la productivité augmente ?

LA

Chaque cycle se termine au début d’une nouvelle phase d’expansion. Avec forcément plus de croissance et donc plus de dettes. La nature humaine pousse inévitablement à s’endetter pour améliorer sa condition. Tant que tout va bien pourquoi s’arrêter ? Dans une bulle économique, peu importe le montant de la dette tant qu’il y a des revenus. Cela peut durer des décennies mais quand la dette devient trop importante, on diminue tant nos dépenses que cela engendre une baisse importante de revenus à l’échelle globale. La tendance s’inverse.

VK

On est alors au pic d’un cycle à long-terme ?

LA

Oui c’est ce qui s’est passé aux USA en 1929, au Japon à la fin des années 80 ou encore en 2008 avec la crise des Subprimes. L’économie a besoin de se désendetter… On coupe les dépenses, les revenus d’activité baissent, les banques sont sous pression et refusent de prêter, le prix des actions chute, les gens sont soumis à une telle pression économique que cela crée de la tension sociale.

VK

Ca ressemble à une récession.

LA

La différence c’est que les dettes sont si élevées que même en baissant les taux d’intérêts, on est encore trop juste pour emprunter…

VK

C’est alors qu’on invoque des politiques d’austérité…

LA

Cela ne fonctionne pas non plus car baisser les dépenses implique forcément une perte de revenu globale. Les Etats perçoivent moins d’impôts mais leurs dépenses augmentent car paradoxalement, en diminuant les budgets on créé du chômage, et il faut bien venir en aide à la population qui s’appauvrit.

VK

On augmente alors les impôts sur les plus riches pour redistribuer les richesses ?

LA

Sauf que la plupart des richesses étant des actifs, lorsque les dettes ne sont plus payés, les actifs perdent de leur valeur. Le taux d’endettement ne diminuant pas avec toutes ces politiques, on entre dans alors dans une phase de dépression.

VK

Les banques centrales n’ont-elles pas d’autres leviers pour relancer l’économie ?

LA

En dernier recours, on dévalue la monnaie. Les banques centrales se mettent à faire tourner la machine à imprimer les billets. C’est certes inflationniste, mais cela permet d’injecter de la liquidité dans l’économie. Avec cet argent, elles achètent des actions, ce qui a pour effet d’augmenter leur prix ; ou encore d’acheter des obligations d’Etat pour permettre aux gouvernements d’opérer des plans de relance économique.

VK

C’est risqué non ? L’inflation peut exploser et l’Etat s’endetter encore plus… On se souvient de l’Allemagne du début des années 20 où une simple miche de pain pouvait coûter plusieurs millions de Marks !

LA   

Pour les Etats qui ont des dettes élevées dans une monnaie qui n’est pas leur monnaie souveraine, cela peut causer de gros problèmes. Pour un pays qui a une monnaie forte, comme les Etats-Unis par exemple, c’est moins risqué, et le désendettement peut bien se terminer. C’est une question d’équilibre.

VK

Cela peut durer longtemps ?

LA

Pour une période de 2 à 3 ans de dépression, il faut compter près de 7 ou 8 pour retrouver un niveau d’équilibre. On appelle cette décennie, Lost  Decade ou « décennie perdue ».

VK

Avec ces éléments, quel est votre regard sur l’année écoulée et la « crise » du coronavirus ?

LA 

On se focalise sur la pandémie mais cela fait déjà quelques années que la productivité ralentit et que l’on se trouve historiquement à un niveau de dettes sans précédent. En 2008, on était à l’apex d’un cycle long-terme d’endettement. Les années qui ont suivi, on ne s’est jamais vraiment désendetté… Gérer une pandémie aurait certes été plus facile dans un système moins endetté mais la baisse d’activité due au coronavirus a été le catalyseur d’une situation déjà très délicate.

VK

Comment on s’en sort au final ?

LA

Surement au prix de beaucoup de chaos ! Historiquement, lorsqu’on a un aussi haut niveau d’endettement, on ne peut se désendetter complètement sans un crash complet du système.

VK

On est déjà en train de dévaluer massivement le Dollar et l’Euro avec tous ces billets qu’on imprime !

LA

C’est ce qu’on fait depuis toujours ! On sait d’après Plutarque que cette méthode a été utilisé dans la Grèce Antique. C’est peut-être aussi vieux que la civilisation elle-même.

VK

Et ça marche ? Je veux dire que ca bénéficie surtout à ceux qui sont endettés mais le montant nominal de la dette ne change pas.

LA

Non mais le ratio de la dette par rapport à la productivité diminue, ce  qui permet d’entrer dans un nouveau cycle.

VK

Ca risque de faire mal aux petits épargnants et au pouvoir d’achat.

LA

Durant la Grande Dépression des années 30 ou encore après la Seconde Guerre Mondiale, les États-Unis ont réussi à éviter l’hyperinflation mais cela a fait baisser le pouvoir d’achat de 30 à 60% assez rapidement ! Le plus important est de maintenir l’activité pour éviter le pire.

VK

Les problèmes sociaux qu’engendre l’inflation risque de ralentir encore plus la reprise économique.

LA

Comme toujours, cela se joue au niveau des décisions politiques. Pour qu’il y ait une hyperinflation, il faut que la base productive soit anéantie, comme par exemple suite à une guerre. On en est pas encore là…

VK

Pour finir, comment voyez-vous le futur ?

LA

Chaque cycle long-terme voit une montée des populismes et une certaine polarisation de la société. Parfois les dettes mènent à des guerres comme au siècle dernier. Je suis plus optimiste et j’aime bien l’idée de tournant générationnel exposé dans le livre « The Fourth Turning » de William Strauss et Neil Howe. Toutes les 4 générations, soit à peu près entre 80 et 100 ans, il faut s’attendre à de grands changements institutionnels voire un reset partiel du système… Le chaos actuel je pense à vocation à nous pousser à de profondes mutations au niveau de nos sociétés et il peut en émerger un nouvel ordre…

VK

Du chaos émerge l’ordre… j’aime bien… N’est-ce pas comme cela que fonctionne l’Univers tout entier ?