Doit-on forcément faire ce pour quoi nous sommes doués ?

Sur la question du devoir, tant que la loi ne nous y oblige pas, la réponse est non. Mais le sens de la question, nous l’aurons compris, est plutôt de savoir s’il y a une sorte d’obligation, ou plutôt de logique à exercer une activité, un art, une passion pour laquelle nous aurions des facilités.

Il faut d’abord étudier ces facilités. Sauf preuve du contraire, toute personne qui passe du temps à répéter un mouvement, un procédé de pensée, quoi que ce soit, obtient progressivement ce qu’on appelle ensuite un talent dans le domaine. Le talent est une aptitude naturelle ou acquise, dit la définition, mais les aptitudes naturelles viennent de ce que nous avons vécu avant d’obtenir cette aptitude. Même ceux que l’on considère comme extraordinaires ont dû passer des heures à performer, à travailler, encore et encore, pour obtenir le moindre talent, et, cas trop rare, le transformer en génie.

Alors est-ce qu’un peintre qui produit des tableaux aux rendus plus réels que des photographies doit forcément peindre de manière régulière ? Est-ce que celui qui maîtrise l’art ancestral du kung-fu doit forcément combattre régulièrement ou enseigner son art. Parfois la réponse est simple, selon les situations ou les disciplines. Mais on comprendrait peut-être moins bien dans d’autres cas. Un exemple : comprendrions-nous qu’un homme avec le talent de Chopin, après avoir composé une musique de trois minutes, décide de ne plu jamais composer de sa vie ? Ne serions pas pris de ce sentiment étrange du « dommage » ?

Les hommes ont développé cette capacité à se concentrer sur ce qui aurait pu exister. Peut-être les prémisses du monde quantique ! On pleure celui qui meurt jeune, aussi et surtout parce qu’il est jeune, donc il aurait pu vivre des choses. On se dit que c’est dommage que ce footballeur arrête sa carrière à vingt-sept ans parce qu’il aurait pu encore marquer des buts. Et on se dit donc que ce nouveau Chopin devrait continuer car il pourrait créer tellement d’œuvres d’art! Tellement de « dommage », tellement de tristesse, tellement de mélancolie, que pour des choses qui n’existent pas, et qui n’existeront jamais.

La question se pose aujourd’hui justement pour cette raison. On trouve normal d’utiliser ses aptitudes pour justement rentabiliser ou jouir de ses aptitudes. Mais il est aussi fort possible de ne pas aimer ce pour quoi nous sommes doués. Il est aussi fort possible de ne plus aimer ce pour quoi nous sommes doués. En général, le problème n’est pas de s’arrêter, mais d’expliquer à l’entourage que nous nous arrêtons. Parce qu’ils ne comprennent pas. Ils disent tous que eux, s’ils avaient ce talent… Mais le problème, c’est qu’ils l’auraient ce talent s’ils se retroussaient les manches. Le talent, au fond n’est pas un point de départ, mais l’arrivée d’un beau parcours. L’idée est donc de savoir si l’on veut continuer à marcher sur la route de la course ou entamer une nouvelle course avec un nouveau talent à l’arrivée.

Dans le film Will Hunting réalisé par Gus Van Sant, il y a cette scène avant la fin où celui qui « n’a pas » de talent parle au génie. Les deux travaillent dans des chantiers, travail physiquement éprouvant et sans possibilité d’évolution sociale. Le génie a l’opportunité d’aller travailler avec les grands « cerveaux » de ce monde, dans la recherche, les sciences, etc. Mais il veut, lui, simplement rester sur des chantiers à gagner sa vie. Son ami lui dit que s’il ne change pas de voie, tous ceux qui voudraient être à sa place, dont lui, lui en voudront. Parce que eux n’ont pas le choix, ils sont coincés là, à bosser de leurs mains, de leur sueur. Du coup, par culpabilité, l’autre décide de suivre son talent. Donc son ami ne s’est jamais dit qu’il pourrait lui aussi développer un talent, et en plus il ne s’est pas non plus demandé ce que voulait faire son camarade dans la vie. Ainsi le génie a suivi les conseils de son ami stupide.

Dans ce que nous devons, il y a aussi et surtout la possibilité de suivre ses envies, ses goûts, du moment que nous n’en devenons pas dépendants. Nous avons tous le talent de marcher, de manger, de penser, de parler, de voir, de lire, etc. Utilisons-nous tout le potentiel de ces talents ?

Si par « être doué » nous entendons avoir un don, un talent, posséder une facilité à accomplir quelque chose, alors est-ce que Hitler ou Staline étaient doués pour ce qu’ils faisaient ? Est-ce que le tueur en série qui découpe minutieusement ses victimes, le stratège militaire qui manœuvre habilement ses escadrons de la mort , le politicien mystificateur qui manie l’art de tromper les foules et le broker véreux qui manipule les marchés économiques sont-ils aussi « doués » ?

L’on voit bien dès lors que les qualités que l’on attribue à nos aptitudes entrent dans une logique de distinction morale. A la question proposée, on peut donc répondre dans un premier temps que cela dépend forcément de nos conceptions morales et par là, de la notion de scrupule.

Le « scrupulus », c’était ce petit caillou qui se logeait dans les sandales des légionnaires romains et qui gênait leur avancée. Or, force est de constater qu’aujourd’hui aucun scrupule ne vient entraver la capacité de produire tel ou telle réalisation grâce à un savoir-faire ou une habileté quelconque. C’est ce qu’on appelle un « art », du latin ars et du grec teknê ;  le fruit d’une « technique » dont le résultat est « artificiel », en opposition à ce que produit spontanément la nature et qui est naturel.

D’où vient donc le jugement moral que nous appliquons à nos réalisations ?

Peut-être cela vient-il de la conception utilitaire de nos activités. Le travail, par exemple, est à la fois le moyen de faire reconnaître une production comme émanant de nous, de donner un sens à notre existence, et d’épanouir nos facultés comme le pensaient Locke ou Nietzsche ; mais aussi le labeur qui nous donne les moyens de subsister et de créer de la richesse matérielle. Dans un cas, nous agissons par liberté, dans l’autre par devoir. Mais, si ces principes d’actions semblent s’opposer, c’est l’intérêt qui semble ordonner les actions.

A la question proposée, on peut ajouter que cela dépend aussi de notre intérêt.

Mais que l’on ne s’y trompe pas. Que l’intérêt soit personnel ou collectif, il est de fait assujetti à des règles morales qui le circonscrivent. Agir sans scrupules ou agir par devoir moral, c’est obéir à des règles morales.

Quelle que soit cette éthique, il devient dès lors évident que faire ce pour quoi nous sommes doués, produire un art ou travailler ne répondent qu’à un seul et même besoin : être heureux. Et à ceux qui pensent qu’être heureux c’est forcément faire ce pour quoi l’on est doué il est nécessaire de rappeler qu’agir par devoir ce n’est pas plus renoncer à la poursuite de ses intérêts que faire obstacle à sa liberté, comme nous l’apprend le mythe de Sisyphe.

Dans la mythologie grecque, ce dernier avait été condamné par les dieux à faire rouler pour l’éternité un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où il retombait à chaque fois sous son propre poids. On peut imaginer, comme Albert Camus, que de ce labeur absurde l’esclave peut en tirer sa plus grande gloire car « la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme » (Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe).