Arts

 

 

Qu'est ce qu'une oeuvre d'art ?



La notion d’art semble innée chez l’Homme. On retrouve ainsi des formes d’art abouties dès le Paléolithique supérieur, il y a plus de 30 000 ans, lorsque, guidés par leur conscience émergente, les premiers hommes vont ornés les parois des grottes de peintures et de dessins figuratifs.

L’Humanité, tout au long de son Histoire, va intimement être liée à cette idée de figuration artistique, prouvant ainsi que l’Homme est un être sensible à sa propre nature. Cette nature se traduisant le plus souvent sous la forme d’une œuvre d’art à travers laquelle il se transcende. 

Dès que nous sommes en présence d’une œuvre d’art, cette dernière nous invite à créer un rapport intime dans lequel s’exprime notre faculté à juger de façon sensible les choses. Mais cela ne nous dis pas comment et dans quelles conditions cela est possible ? Si notre jugement est subjectif, en quoi l’œuvre est-elle « réussie » ou la trouvons-nous « belle » ? Qu’est ce qui fait l’œuvre d’art ou le chef d’œuvre ?

Le mot « art » dérive du latin « ars » et du grec « têchné » et sous-entend l’idée de technique. Dans le monde antique, par exemple, la notion d’art est liée à la technique et au savoir-faire. L’artiste est plus un artisan qui utilise ce savoir-faire pour crée un artefact, plus qu’un objet d’art.

Pour Jacques Monod, dans Le Hasard et la Nécessité, un artefact est le fruit d’une intelligence vivante et non le fruit du hasard. Si l’on découvrait un objet sur la planète Mars, par exemple, il ne serait considéré comme un artefact que s’il a été conçu et façonné par une intelligence. Dans la nature, il existe de nombreux exemples de ce savoir-faire intelligent qui va permettre aux abeilles, par exemple, d’édifier leurs ruches et aux termites, leurs monticules.

Cette intelligence au service de l’œuvre d’art permet de lui donner une fonction, parfois d’ordre pratique mais le plus souvent servant une idée ou une cause. Mais d’où vient cette fonction ? Est-elle le fruit d’un besoin ou d’un désir ?

Si l’on admet comme Hegel dans La Phénoménologie de l’Esprit, que le désir constitue une négation de l’objet, l’art ne peut pas être le fruit d’un désir car elle ne nie pas son propre objet. Si je désire une pomme, mon désir va détruire l’objet car je vais la faire fondre à ma substance en l’ingérant. Or l’art, comme l’entend Aristote permet de dissiper ce désir et adoucit les passions tout en nous procurant du plaisir : c’est la catharsis.

L’on voit bien, dès lors, dans l’art pariétal, sous la forme de scènes de chasse, la représentation des besoins primaires des premiers hommes et de leur quête pour la survie. Ces besoins vont petit à petit évoluer et devenir des nécessités sociales et culturelles. Dans l’Antiquité, l’art était indissociable du sacré et du divin. Des pyramides égyptiennes aux temples grecs, toutes répondaient à un besoin de se représenter l’invisible, l’inintelligible, afin de toucher au divin ou au moins de s’en approcher. Puis, avec la Renaissance et l’Humanisme, l’art va nourrir un besoin privé, plus intime. Les œuvres se personnalisent, sont signées, et procèdent de la subjectivité de l’artiste. Une madone de Léonard de Vinci n’est pas une madone de Botticelli. C’est la naissance des beaux-arts.

La beauté. Encore une notion subjective. En 1917, l’artiste Duchamp soulève une importante question. Il prend une pissotière, la nomme « Fontaine » et la signe du nom de « R. Mutt ». Il se demande alors : est-ce beau ? Est-ce de l’art ? Est-ce que l’art est forcément beau ?

Dans l’Antiquité, l’idée de beau était liée à la fonctionnalité. Ainsi, un beau cheval était un cheval souple et rapide, dont les membres étaient puissants et l’attitude noble.

C’est au siècle des Lumières que se développera la réflexion sur la sensibilité et l’esthétique en se concentrant sur l’objet en lui-même. Kant, dans Critique de la faculté de juger, expose ainsi son idée de la beauté. 

Tout d’abord, il nomme ce qui est « beau » ce qui fait l’objet d’une « satisfaction dégagée de tout intérêt ». Si, par exemple, je considère l’objet comme « bon » ou « agréable », je crée un désir qui, comme on la vu plus haut, va avoir une conséquence sur l’existence de l’objet. Le jugement esthétique est lui désintéressé et ne peut avoir d’impact sur l’œuvre d’art.

Si la Nature est « belle » par nature, c’est bien que nous ne pouvons altérer sa nature par notre simple jugement. Et je n’ai pas nous plus d’intérêt à la trouver « belle » car tout intérêt suppose un besoin ou en produit un. Dans ce cas-là, la notion de beauté, bien que subjective, devient logique. 

Ce qui est beau peut alors plaire « universellement » mais « sans concept ». Je peux supposer qu’une œuvre soit belle et que chacun puisse penser la même chose, à la condition que je ne juge pas sur la base de préjugés liés à ma personne. Le jugement de goût doit être le fruit d’un apprentissage libre de toute représentation prédéfinis et de concepts établis.

Dès lors, comment déterminer ce qu’est une œuvre d’art si la satisfaction qu’elle me procure est le fruit d’un désir, d’un intérêt ou bien d’un jugement fondé sur des concepts sociaux-culturels qui m’ont été inculqués ? C’est bien là tout le problème.

L’on peut alors considérer que l’œuvre se suffit à elle-même, qu’elle est sa propre finalité, et comme Platon que l’art n’est pas de l’ordre du sensible. Ou, bien qu’elle soit inintelligible, qu’elle a une unique utilité : l’atteinte du Bien à travers ce qu’elle nous apprend de nous même.

« Connais-toi toi-même » disait Socrate. « La peinture est chose mentale » disait Léonard de Vinci. L’artiste, par sa sensibilité, utilise de ce fait l’art comme un moyen pour se connaître soi-même. Se connaître soi-même, c’est trouver sa place dans l’Univers, atteindre la vraie nature des choses. L’œuvre d’art est alors un moyen, comme la science qui, selon Einstein est « l’échelle de Jacob » qui « ne s’achève qu’aux pieds de Dieu ».

Pourtant, le problème reste entier. Comment avoir une connaissance objective de soi ? De toute évidence, tout ce que me renvoient le monde autour de moi ne peut me donner qu’une idée multiple et subjective de ce que je suis. Alors comment me connaître moi-même objectivement ?

L’objet d’art, l’œuvre d’art, a ce pouvoir là. Un piano ne me dira rien de moi-même spontanément. C’est à la manière que je vais apprendre à le maîtriser que je vais apprendre de mon esprit. De même, le sentiment de plaisir que j’éprouverais à la lecture d’un poème de Verlaine ou à l’écoute d’un nocturne de Chopin sera une invitation à l’introspection.

Vous l’aurez compris, l’art est une « verticale » qui permet, comme le note Schopenhauer, de s’élever « à un niveau de pure perception ». C’est un moyen d’atteindre la vérité fondamentale des choses. L’œuvre d’art nous élève, nous libère des carcans de « l’ici et maintenant », de l’espace et du temps. Elle nous fige dans une réalité éternelle ou règne l’esthétique et l’harmonie. En ce sens, elle devient synonyme de liberté.

Aujourd’hui, malheureusement, l’art moderne, à l’image du monde moderne, n’exprime plus que l’idée d’indépendance qu’elle substitue à celle de liberté. L’œuvre d’art est un produit comme un autre, manufacturé, marqueté. Le commerce de l’art ne peut que signer à terme son arrêt de mort.

Mais nous sommes aussi responsables. Nous laissons le monde guider notre faculté de juger, nous laissons les médias éduquer notre goût. Nous ne prenons plus le temps de rencontrer l’art dans l’absolu mais nous nous affairons autour de lui dans « l’ici et maintenant ». Selon Heidegger, cela nous permet peut-être de nous trouver en présence de l’œuvre d’art, et même de manière instantanée grâce aux technologies actuelles, mais pas d’y accéder véritablement, ni de l’atteindre.

Et ceci n’est pas sans conséquences pour nous, car, si l’art meurt, que nous restera-t-il pour sonder nos âmes en quête d’élévation ?



V.K.

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