Philosophie

 

 

A quoi ça sert de se prendre la tête ?



Quand je parle de se « prendre la tête », je veux bien sûr parler de « prendre conscience ». Cela m’a toujours étonné de voir comment beaucoup considèrent le fait de réfléchir sur certaines questions existentielles comme une souffrance qu’ils infligeraient à leurs cerveaux alors même qu’ils n’hésitent pas à se « prendre » eux-mêmes « la tête » à propos de sujets d’une futilité qui frôle parfois l’indécence.

Pourtant, la prise de conscience est une capacité mentale des plus évidente et une expérience qui s’impose d’elle-même pour tout être humain. Quand on demande à Bergson ce qu’est la conscience, il nous répond dans La Conscience et la Vie : « Vous pensez bien que je ne vais pas définir une chose aussi concrète, aussi constamment présente à l'expérience de chacun de nous. » En effet, le fait que nous soyons conscient nous est immédiat. On n’apprend pas à prendre conscience et chacun de vous, alors qu’il lit ces mots est capable spontanément de se dire : « Tiens ! C’est moi, je suis en train de lire, je suis là, je suis conscient, j’existe… ». Cela ne demande aucun effort physique ni physiologique particulier. Alors pourquoi cette relation intérieure que l’on peut établir avec soi-même ou le monde qui nous entoure est-elle si éprouvante pour certains ? Serait-ce que de se concentrer un instant et porter son attention mentalement sur la réalité soit au-delà des capacités de nos cerveaux qui, si l’on en croit la croyance populaire, ne sont utilisées qu’à quelques pour-cent ?

Quand on parle de prendre conscience, on entend tout d’abord le fait d’accomplir un acte. Cet acte implique implicitement la volonté de le faire. Paradoxalement, dans ce cas, il ne s’accomplit pas de lui-même mais suppose de le vouloir mais aussi de le savoir. D’où l’étymologie latine du mot conscience : « cum scientia », « avec connaissance ».

Cette connaissance intérieure peut être le fruit à la fois d’une spontanéité involontaire lorsque, par exemple, je prends consciencede ce que je fais, et d’une volonté spontanée, lorsque je peux prendre conscience que je prends conscience. Et cette conscience, en faisant un retour sur elle-même peut être facilement réfléchie à l’infini : je suis conscient que je suis conscient d’être conscient, je suis conscient que je suis conscient que je suis conscient d’être conscient…

Si cette capacité intérieure que nous possédons tous est infinie et si elle nous permet de saisir ce qu’il se passe à la fois en nous et à l’extérieur de nous, pourquoi sommes-nous si sélectifs ? Au-delà de nos sens, notre esprit possède une faculté capable d’être illuminé et d’illuminer le Réel et qui dépend simplement de notre volonté. Pourquoi alors sommes-nous si paresseux ?

La conscience a des effets. L’ensemble de ses effets est le champ de la conscience. Selon le type de conscience qu’elle concerne, chaque prise de conscience aura un impact sur le Réel. Par exemple, prendre conscience de la mort qui nous attend permet de donner un sens à la vie. Cela nous incite à nous montrer plus prudent, à prendre soin de nos corps, à réaliser et accomplir des projets, à profiter de nos proches, et à chercher à trouver le bonheur.

La prise de conscience morale, quant à elle, nous permet de faire la distinction entre le Bien et le Mal et de choisir ce qu’il y a de meilleur pour soi-même et pour autrui. On se dote d’un code moral, parfois personnel, parfois religieux, pour se donner la possibilité de vivre mieux. Prendre conscience moralement de quelque chose, c’est agir de façon réfléchie par rapport à cette chose et opérer le meilleur des choix possibles face à nous-mêmes, ou à Dieu. N’est-ce pas ici une définition grossière de la liberté ? Faire ce que l’on veut, c’est être esclave de ses désirs, de ses pulsions ou de ses passions. Etre libre, c’est prendre connaissance, prendre conscience afin d’opérer le meilleur des choix pour améliorer son être, son existence et l’existence d’autrui pour trouver le bonheur.

La conscience est mémoire selon Bergson : « Retenir ce qui n’est déjà plus, anticiper sur ce qui n’est pas encore, voilà donc la première fonction de la conscience ». Que savons-nous du temps, cette quatrième dimension de l’Univers, qui semble se diviser en trois entités, passé, présent et futur ? Saint Augustin, dans ses Confessions, se le demandait déjà au Vème siècle : « [… ] le passé et l’avenir ; mais que sont-ils, puisque le passé n’est déjà plus, et que l’avenir n’est point encore ? » et de conclure : « Il y a trois temps, le présent des choses passées, le présent des choses présentes, le présent des choses futures ». S’il ne reste plus que le présent et que le temps est un présent qui constamment tend à ne plus être, ne serait-il pas l’éternité ? « Carpe Diem » nous préconise Ronsard afin de trouver le bonheur. Prendre conscience du temps, c’est tout simplement essayer de « cueillir le jour » et de vivre intensément le présent comme une éternité qui tend à ne plus être à chaque instant.

Enfin, prendre conscience de soi, c’est se connaître soi-même. Cette réalité intérieure que l’on façonne par notre mémoire (à travers les souvenirs, les sentiments…) et notre raison (avec nos valeurs, notre volonté…), c’est notre être. C’est ce qui fait que je suis « moi ». Même si ce « moi » peut-être changeant et est capable d’évoluer, prendre conscience de soi, c’est harmoniser notre être intérieur afin qu’il en résulte une unité.

« Cogito ergo sum ». « Je penses donc je suis ». A travers cette formule célèbre, Descartes nous démontre que cette connaissance est la première des certitudes. Si je fais table rase sur toutes mes connaissances et que je me mets à douter de tout en admettant qu’un malin génie me fait vivre dans une illusion, alors le simple fait que je pense prouve que j’existe. C’est une vérité irréductible. Prendre conscience de soi, ce n’est pas seulement savoir que l’on existe, mais c’est prendre connaissance avec sa raison de son existence.

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant » disait Pascal dans ses Pensées. Notre conscience de notre être est notre essence. Pour Kant, c’est ce qui fait de nous des êtres humains et nous différencient des autres espèces. Nous nous élevons au-dessus des autres créatures par cette capacité à faire un retour sur nous-même et de dire « je ». Et alors que les autres êtres vivants vivent dans l’immédiateté, la faculté de l’homme à se pencher sur lui-même le rend acteur de sa vie. Hegel dans Esthétique nous dit que c’est ainsi que dès notre enfance nous cherchons à changer les choses extérieures en les marquant du sceau de notre intériorité : « le petit garçon qui jette des pierres dans le torrent et admire les ronds qui se forment dans l'eau, admire en fait une œuvre où il bénéficie du spectacle de sa propre activité. »

Ainsi, prendre conscience, c’est porter une attention particulière à qui l’on est vraiment et à ce qui nous entoure afin que nos émotions, nos actes et nos pensées soient cohérents au quotidien. En se « prenant la tête », nous augmentons notre niveau de conscience et nos choix n’en sont que plus responsables. Ce n’est pas seulement se questionner de manière abstraite mais c’est appliquer les fruits de notre réflexion dans nos vies. C’est cette connaissance, cette sagesse qui nous permet de mener une existence sensée et de tendre vers le bonheur. Et, le philosophe, comme l’indique son étymologie, est celui qui « aime » cette « sagesse » et qui en fait un art de vivre.



V.K.

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